Le 27/11/2020 dans Rencontre

L’interview de François Place

Illustrateur et écrivain, François Place nous parle de ses passions : les documentaires, les voyages, l’architecture, la géographie et les grandes histoires… Il y a tout cela dans son dernier album Rois et reines de Babel.

Comment as-tu eu l’idée de cette histoire ?

Cette histoire m’a été inspirée par une peinture de Bruegel, un grand peintre flamand de la Renaissance. Son tableau représente un épisode de la Bible : la construction de la tour de Babel. 
C’est un thème très ancien : la construction de cette tour est une preuve de l’orgueil démesuré des hommes, puisqu’elle monte jusqu’au ciel, où règne un Dieu tout puissant. Celui-ci se venge en détruisant la tour, et en condamnant l’humanité à ne plus se comprendre : renvoyée à sa condition terrestre, elle parlera désormais des langues différentes. 
C’est une double histoire, celle d’un défi architectural (construire le plus haut possible) et celle de l’avènement des cultures (les langues, donc les écritures, et donc l’art de la traduction).
Je connais ce tableau de Bruegel depuis très très longtemps, je l’ai vu « en vrai » au musée d’art et d’histoire de Vienne, mais il en existe une variante plus petite au musée du Louvre. Le thème a été repris par beaucoup de peintres, de graveurs ou de dessinateurs, mais le tableau de Buregel me fascine particulièrement. On y voit tout à la fois la nature (la mer, le rocher) la construction en cours, et les ruines, comme si le peintre avait écrasé plusieurs siècles sur une seule image.
J’ai eu envie de raconter une dynastie, la dynastie des rois et reines de Babel…

Est-ce que le Prince Nemrod a vraiment existé ?

Dans la Bible, Nemrod est le roi qui a lancé la construction de la tour, et c’est aussi un grand chasseur. On pense que cet épisode du livre saint a été inspiré par les rois mésopotamiens qui pratiquaient la chasse et qui construisaient des pyramides à degrés (les ziggourats). Dans mon histoire, le roi Nemrod fait davantage penser à un roi du Moyen-Age.

Si on regarde les détails, on découvre des outils jamais vus. Comment fais-tu pour dessiner ces détails ?

J’aime l’histoire des sciences et des techniques. Quand on regarde bien le tableau de Bruegel, d’ailleurs, on voit des tailleurs de pierre, la fabrication des briques et du plâtre, le montage des échafaudages et des grues. Tout le haut de sa tour est inspiré des ruines du Colisée, à Rome, et tout le bas ressemble aux fortifications d’un château fort. Il y a aussi un port et une ville. De mon côté, je me suis documenté sur les techniques de construction ancienne. Il y a un auteur formidable, pour ça, c’est David Macaulay, qui a détaillé dans plusieurs albums toutes les techniques de construction, depuis les pyramides d’Égypte jusqu’aux grands travaux contemporains, les ponts, les tunnels et les barrages. De mon côté, je me suis amusé à ajouter des maçons-volants, qui pratiquent l’escalade et se suspendent par leur natte terminée en grapin…

Tout à l’air très vrai. As-tu voyagé pour aller voir de vraies forteresses ou des mines ?  Dois-tu étudier l’architecture des châteaux ? Les navires ? Les costumes du monde entier ?

Parfois, on pense que la documentation est un travail rébarbatif et ennuyeux, alors que la création proprement dite serait le domaine royal de l’imagination, du plaisir et de la liberté. Mais moi j’aime beaucoup me documenter. Je vois ça comme une promenade dans des livres et des images de toutes sortes (peintures, gravures, photographies, schémas, etc), et c’est encore plus intéressant quand on a un thème à explorer : on en découvre alors toutes les facettes, on tourne autour, on creuse certaines parties, on passe d’un ouvrage de vulgarisation à un livre très précis sur, par exemple, la maçonnerie dans l’Empire romain.
Au bout d’un moment, je ne m’en occupe plus, ce que j’ai recopié sous forme de croquis revient naturellement d’une façon ou d’une autre. Je ne suis plus à l’extérieur de l’histoire que j’invente, je suis enfin « dedans ». 
On peut imaginer ce travail de documentation comme une marche d’approche. On a bien la montagne en vue, mais avant de la gravir et de profiter du panorama qu’elle offrira, il faut emprunter des chemins, se perdre un peu, pourquoi pas musarder ou prolonger une étape, s’imprégner du paysage, faire des rencontres…

Dessines-tu en très grand comme la taille du livre ?

Les dessins définitifs sont à la taille du livre. J’ai utilisé la plume pour les traits et l’aquarelle pour les couleurs. Mais là encore, j’ai dû être patient, parce que je ne rentre pas tout de suite dans mes images. Souvent, je n’obtiens pas l’ambiance que je recherchais, alors je dois recommencer, autant de fois que nécessaire. Mais c’est amusant, il faut ménager des espaces pour l’œil, entre le spectaculaire de la construction et la banalité des petits gestes accomplis par les habitants.

Combien de temps as-tu travaillé sur cet album ?

Comme ce projet a dormi très longtemps dans mes cartons, il m’est presque impossible de retrouver jusqu’où il remonte. Je crois que j’ai toujours eu envie de raconter la construction de cette tour de Babel. Mais l’idée d’imaginer cette dynastie de rois et de reines m’a enfin permis de trouver un vrai fil conducteur. Cela m’a pris plusieurs mois, étalés sur plusieurs années. Je ne l’ai pas fait d’un seul coup.

L’architecture a une place importante car il y a un fort parallèle entre la puissance et la paix qui croissent avec une architecture maitrisée, partagée par tous et toutes. C’est très actuel comme vision du monde, non ? Vois-tu un lien entre architecture et guerre ?

L’architecture, en soi, est un monde passionnant. Il y a l’idée d’habiter le monde qui implique le climat, les matériaux et les savoirs disponibles, il y a encore la mise en œuvre, l’ingéniosité, l’audace, parfois la folie des grandeurs. Mais l’architecture, c’est aussi la tente, la cabane, la maison de carton, l’habitat précaire ou bricolé. C’est le désir de protection et le besoin de lumière, c’est la géométrie et la matière, c’est la place laissée à la nature, selon que l’on construit avec ou contre elle. Enfin, c’est comment on vit ensemble, comment on partage l’espace, c’est l’urbanisme, la politique, l’écologie.

Au début de ton histoire, les Rois qui succèdent à Nemrod 1er, n’apportent pas vraiment de bonheur et de progrès, et ce sont plutôt des guerriers. Mais, avec les Reines, on voit arriver la culture, le commerce, les échanges entre les peuples. Puis finalement, la plus sage se détache du règne, faisant confiance au peuple. Quel message veux-tu faire passer ?

Je ne sais pas si je voulais faire passer un message. Je voulais voir grandir cette tour-ville et puis terminer son histoire par des ruines, comme un cycle. Les ruines, c’est encore de l’architecture, mais de l’architecture revenue à un état de nature, polie par les sable et le vent, ou colonisée par la végétation. Quand j’étais enfant, j’adorais les histoires de cités perdues ou englouties : il fallait faire parler ces vestiges comme les paléontologues font parler les os, et là, tout se redéploie, on réinvente la vie à partir des traces qu’elle a laissées.
Alors ma tour de Babel est un peu le décalque d’une civilisation imaginaire, entre l’Europe et l’Orient, entre l’antiquité et les temps modernes.
Il y a des rois combattants, des rois de fer. Il y a des rois négligents et des rois constructeurs, et puis on avance vers le commerce au large et l’accroissement des savoirs, cette fois avec des reines. 
L’ écrasante majorité des documents écrits dans le passé sont des histoires d’hommes écrites par des hommes et pour les hommes. Des Dieux, des héros, des guerriers… On rêve de longues chroniques écrites pas des femmes, de savoir ce qu’elles ont vu du monde, ce qu’elles en auraient raconté. Par endroits, par moments, on voit s’ouvrir dans l’histoire de l’humanité de petites fenêtres où l’on peut se plaire à imaginer des peuples vraiment heureux et paisibles. Pour moi, l’une de ces périodes est peut-être le Gandara, ce royaume si particulier où la civilisation grecque et la civilisation indienne se sont rencontrées. Je suppose qu’on s’y battait comme partout ailleurs, mais les statues nous montrent des personnages pleins de sagesse. Leurs attitudes corporelles sont bouddhistes, et leurs vêtements sont presque des draperies athéniennes…

Propos recueillis par Anne Bensoussan pour Georges N° Cinéma